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Dossier du mois  

Le risque de mouvements de terrain lié à des cavités souterraines dans le département de l’Eure

 
Interview de Didier Philippe et Véronique le Bris, chargés d'’études risques naturels cavités souterraines à la Direction Département de l’Equipement de l’Eure.

 

A quels types de mouvements de terrain votre département est-il exposé ?

Dans l’Eure, trois types de mouvements de terrain sont susceptibles de représenter un risque pour les personnes et les biens : le retrait-gonflement des argiles, les glissements de terrain et, surtout, les cavités souterraines.


En quoi le risque de mouvements de terrain liés à des cavités souterraines présente-t-il dans l’Eure des particularités remarquables ?

Sur l’ensemble du département, il existe des cavités souterraines naturelles se développant dans la craie. Ces cavités sont reliées à la surface par des orifices de quelques centimètres à plusieurs mètres de diamètre, les bétoires, par lesquelles s’engouffrent les eaux de ruissellement et qui peuvent conduire à l’apparition périodique d’affaissements ou d’effondrements. Mais le facteur de risque le plus important dans l’Eure est associé à la présence d’un très grand nombre de cavités souterraines d’origine anthropique. On trouve en effet dans notre département, outre des carrières de pierre à chaux et de pierre de taille, quelque 60 000 marnières(1).


Comment expliquez-vous l’importance du nombre de marnières dans votre département ?

Les historiens considèrent que les Romains utilisaient déjà le mode d’amendement naturel des sols qui consiste à épandre de la craie sur les terres pour accroître leur rendement. Cette technique a été très largement utilisée dans l’Eure, du XVe siècle jusqu’à la moitié du XXe siècle, notre département ayant pour particularité géographique de regrouper quatre grands plateaux agricoles. Elle nécessitait concrètement de creuser un puit d’environ 1,20 mètre de diamètre pour descendre jusqu’à la couche de craie, située à une profondeur de 5 à 55 mètres.


Que représente, pour les hommes et les biens, le risque de mouvements de terrain liés à des cavités souterraines dans votre département ?

Le plus ancien sinistre enregistré dans l’Eure a affecté la commune de Vitot en 1982. Par la suite, deux années ont été particulièrement marquées par des effondrements : de deux à trois par jour au printemps 1995, puis de 20 à 30 par jour au printemps 2001, l’un d’eux ayant endeuillé la commune de La Neuville-sur-Authou. Bien que moins fréquents depuis lors, des mouvements de terrain se produisent toujours régulièrement sur l’ensemble du département (Selon l’inventaire national des cavités souterraines, plus d’une dizaine d’effondrements de marnières ont lieu chaque année dans les deux départements de la région Haute-Normandie, l’Eure et la Seine-Maritime.

Combien de communes du département de l’Eure sont-elles concernées par le risque de mouvements de terrain lié à des cavités souterraines ?

La quasi-totalité des 675 communes du département sont concernées par la présence de cavités souterraines sur leur territoire, en particulier celles qui se trouvent sur les plateaux agricoles. Concernant les marnières, on en trouve au moins une dans la plupart des communes, certaines pouvant en contenir plus de 50.


Au sein des services de l’Etat, quel est le rôle de la DDE de l’Eure en matière de prévention du risque de mouvements de terrain liés à des cavités souterraines ?

La DDE intervient dans la chaîne d’information préventive en relation avec la préfecture (les services de protection civile) et les communes. Ses actions se concrétisent par la prise en compte du risque dans l’élaboration et l’application du droit des sols, l’élaboration d’outils destinés à l’information des citoyens par leurs élus (Dossier Départemental des Risques Majeurs, Dossier Communal Synthétique, Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs, Plans Communaux de Sauvegarde) et, enfin, la collecte des données constitutives d’un inventaire des cavités de l’Eure, dont l’objectif est d’éviter la construction sur des zones potentiellement dangereuses.


Depuis quand la DDE de l’Eure travaille-t-elle au recensement des cavités du département ?

Suite aux sinistres enregistrés en 1995, les services de l’Etat ont lancé un inventaire des cavités auprès des élus de la Haute Normandie. Ce projet a permis de recueillir 2 000 informations pour le seul département de l’Eure, ce nombre ayant été porté à 13 000 grâce aux archives départementales, dont l’exploitation a d’ores et déjà nécessité quatre ans de travail. La DDE de l’Eure s’est ainsi investie dans le recensement des indices(2) de cavités souterraines et de mouvements de terrains pour, au bout du compte, aboutir à la mise en ligne sur son site Internet, à disposition du grand public, d’une carte du département permettant la localisation de quelque 16 000 indices à une échelle de 1/25000.


Pour quelles raisons le site de la DDE de l’Eure fait-il état d’un recensement non exhaustif  ?

Les raisons sont historiques. Concernant les marnières, les traces écrites signalant leur existence datent de la moitié du XIXe siècle. Avant Napoléon III, il n’existait pas de système déclaratif. En outre, les informations consignées dans les archives départementales ne permettent pas toujours de situer la marnière autrement qu’à l’échelle d’un lieu-dit ou d’un hameau. C’est pourquoi nous poursuivons l’inventaire, en le complétant progressivement de nouvelles données, sachant que la loi du 30 juillet 2003 fait obligation à toute personne disposant d’une information de la communiquer aux mairies.


En quoi l’inventaire des cavités souterraines et des mouvements de terrain permet-il de réduire la vulnérabilité des habitations de l’Eure ?

L’inventaire mis en ligne sur notre site Internet est consulté plus de 1 700 fois par mois, en particulier par les notaires. Il est ainsi très rare qu’une maison se vende dans notre département sans que les informations recueillies par la DDE ne soient utilisées. Les données de l’inventaire sont également exploitées au quotidien dans le domaine de l’urbanisme (permis de construire, certificat d’urbanisme, permis d’aménager, Plan Local d’Urbanisme, cartes communales) et pour tous types d’études (routes, captage, assainissement, épandage, etc.).  Elles permettent ainsi de limiter le risque de bâtir sur des cavités souterraines, en particulier sur des marnières dans des zones où l’expansion urbaine se fait sur les espaces agricoles


Quel impact les informations recueillies par la DDE de l’Eure concernant les cavités souterraines ont-elles sur l’attribution des permis de construire ?

Le permis de construire est refusé si un risque est identifié. Il est alors possible de construire à condition que ce risque soit levé, si besoin en réalisant des travaux de comblement qui représentent un investissement très coûteux, souvent prohibitif pour un seul lot à bâtir. Cela dit, avec l’augmentation de la valeur des terrains, les travaux de comblement deviennent plus fréquents, en particulier dans le cadre de la construction d’un lotissement.


Dans quelle perspective la DDE de l’Eure travaille-t-elle aujourd’hui afin d’améliorer plus encore la prévention du risque lié à la présence de cavités ?

Notre inventaire s’enrichit en permanence de nouvelles informations. Il ne se passe pas une semaine sans que nous ne recensions de nouvelles marnières, du fait d’un effondrement, de nouvelles informations fournies par les élus ou de l’exploitation des archives départementales, qui n’est pas achevée à ce jour. En outre, nous développons actuellement une base de données qui permettra la consultation des plans par commune à l’échelle des documents d’urbanisme, au 1/5000, soit à la parcelle près. Cette base de données couvre aujourd’hui 320 des 675 communes du département, chaque indice répertorié étant accompagné d’une fiche analytique qui prend en compte toutes les informations disponibles le concernant.


Le risque de mouvements de terrain est-t-il susceptible de se concrétiser par la mise en œuvre d’un Plan de Prévention des Risques dans le département de l’Eure ?

Le PPR n’est pas aujourd’hui l’outil le plus adapté à notre principale problématique, les marnières, dont la dispersion dans l’ensemble de notre département ne permet pas de définir un périmètre de dangerosité bien délimité.

(1) Cavités artificielles creusées par l’homme pour extraire la craie (appelée localement marne).
(2) Ces indices peuvent avoir pour origine des phénomènes visibles en surface (glissements, effondrements, affaissements, etc.) ou des phénomènes souterrains (bétoires, marnières, etc.).


Remarque générale :
Les entretiens publiés dans cette rubrique ont pour but de permettre à chacun de construire sa propre opinion en fonction des propos qui y sont rapportés. Les avis exprimés n'impliquent aucune caution de la part de Prim.net.
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